À l’instar des autres pays à travers le monde, la Guinée a célébré, ce dimanche, la Journée internationale de la liberté de la presse. Dans le pays, selon de nombreux observateurs, les hommes de médias traversent une situation peu reluisante.
Fort de près de 15 ans d’expérience, le journaliste, secrétaire général de rédaction de VisionGuinee.Info, Mamadou Boussouriou Bah évoque une situation déplorable dont la responsabilité est, selon lui, partagée entre les pouvoirs publics et les professionnels des médias. Entretien…
Qu’est-ce que vous pensez de la liberté de la presse en Guinée ?
De nos jours, les avis peuvent être partagés. Certains diront que de nombreux médias ont vu le jour ces dernières années. Par contre, il faut reconnaître que de grands médias ont été fermés en Guinée, notamment Djoma, Espace et FIM. Dès lors, on peut parler d’une régression en matière de liberté de la presse.
Cette situation a eu des conséquences notables, car elle a fortement impacté la liberté d’expression dans le pays. Certes, de nouveaux médias ont été créés et continuent d’alimenter le débat public, notamment avec la floraison des médias en ligne et des Web TV. Mais il ne faut pas occulter la fermeture de ces grands médias. À mon avis, il aurait fallu examiner la possibilité de régulariser ces organes qui proposaient des émissions très suivies et favorisaient la liberté d’expression.
Quel est l’impact de cette situation sur la société guinéenne ?
Toute personne qui pense qu’on peut parler de démocratie sans liberté de la presse se trompe. Depuis plusieurs années, la Guinée s’inscrit dans une tradition de liberté d’expression, permettant à chacun d’exprimer librement son opinion.
Ainsi, au moindre changement dans ce paradigme, l’impact est immédiatement perceptible. Nous ne sommes pas dans des pays où les médias privés n’existent pas, où les journalistes ne peuvent pas traiter librement l’information, ou encore où les acteurs politiques et de la société civile ne peuvent pas s’exprimer.
En Guinée, depuis la libéralisation des ondes, il était courant pour les citoyens d’appeler dans des émissions interactives afin de donner leur point de vue sur des sujets d’actualité. C’était même le quotidien de nombreux auditeurs fidèles de certaines émissions à forte audience. Aujourd’hui, si les Guinéens constatent un changement à ce niveau, l’impact est réel. Un vieil homme du quartier me confiait récemment que son quotidien est bouleversé, faute de trouver une émission à écouter le matin.
Par ailleurs, il faut comprendre qu’en Guinée, beaucoup de personnes associent encore le métier de journaliste à la radio. Quand vous dites que vous êtes journaliste, on vous demande immédiatement : « Dans quelle radio ? ». Cette situation a donc forcément un impact sur la vie des Guinéens. Certes, de nouveaux médias ont vu le jour, mais il faut reconnaître que l’audience n’est plus la même.
Qu’est-ce qui a conduit à cette situation ? À qui la faute ?
Il est difficile de désigner un seul coupable. Les responsabilités sont partagées. Dans ce milieu, soit vous êtes journaliste, soit vous êtes homme d’affaires. Plusieurs facteurs ont contribué à la dévalorisation du métier de journaliste en Guinée.
Autrefois, être journaliste conférait une certaine considération sociale. Mais depuis environ 8, 9 ans, cette perception a commencé à changer. Des hommes fortunés, des politiciens, des cadres ou encore des ministres ont commencé à influencer certaines rédactions. Cela a entraîné des relations parfois incompatibles entre journalistes et pouvoirs publics.
Sur les réseaux sociaux, les critiques contre les journalistes se sont multipliées. En outre, certains professionnels des médias se concentrent davantage sur leur image que sur la recherche de l’information. A cela, il ne faut pas occulter du fait que beaucoup de médias, de journalistes, sortent du lot et arrivent à faire du professionnalisme dans le métier. Mais comme on dit, parfois une mauvaise graine peut gâter toute la récole.
Je le dis souvent : le principal problème du journalisme en Guinée réside dans le manque de normalisation du secteur. On ne peut pas imaginer qu’une personne débutant à peine dans le métier devienne immédiatement patron de média, directeur de publication ou s’autoproclame rédacteur en chef.
La HAC se contente souvent de réprimander des journalistes sans réellement chercher à structurer et réguler la profession, notamment en identifiant clairement qui exerce le journalisme en Guinée.
Lorsque j’ai effectué mon stage en 2011, les nouveaux venus étaient encadrés par des journalistes expérimentés. Ils les accompagnaient sur le terrain, en tant qu’apprenants, pendant plusieurs mois avant de se voir confier leurs propres sujets. Aujourd’hui, certains accèdent directement à des postes de responsabilité sans formation préalable. Le mal est donc profond. Nous sommes devenus une presse très vulnérable.
Par ailleurs, les autorités doivent favoriser la liberté d’expression. Si l’on prône la démocratie, il faut en garantir les conditions. Il ne suffit pas de dire qu’aucun journaliste n’est en prison ; il faut aller au-delà. La liberté d’expression est un acquis précieux qu’il convient de préserver.
Un message à l’endroit des journalistes et des pouvoirs publics ?
Aux journalistes, je dirais qu’il faut choisir : rester fidèles à ce métier ou en changer. Le journalisme est une profession noble qui mérite d’être préservée. Tout le monde ne peut pas s’improviser journaliste.
Aux pouvoirs publics, il faut comprendre que les journalistes ne sont pas des ennemis. Au contraire, leurs écrits, leurs reportages et leurs analyses peuvent constituer une forme de conseil à distance. Il est important de prendre en compte leurs alertes afin de corriger les dysfonctionnements. En quelque sorte, c’est l’apport du journaliste.














